samedi 6 décembre 2014

A VEGEN MAJD MEGHAJLUNK - ALVIN ES A MOKUSOK

(2008)



  C'est fou comme on peut implanter dans un jeune cerveau une espèce de vision éternelle du monde, alors que celui-ci est incroyablement divers et uniforme à la fois. Pourquoi a-t-on décidé que telle région était porteuse de choses d'intérêts, tel un phare évident de culture, alors que telle autre se voyait condamnée à un purgatoire éternel d'indifférence méprisante ? A la droite du Dieu de la Culture se trouveraient donc les anglophones porteurs d'innovation et les français porteurs d'une réflexion supérieure, avec comme à côtés enjoués mais un brin infantiles "les pays du soleil". A la gauche de ce Dieu, il est évident que se trouvent l'hideuse et lourdaude Germanie, la rétrograde froide et fasciste Russie et tous les petites nations bâtardes de l'Est. Le plus souvent quand on aborde la musique contemporaine "des pays de l'Est" en public on a le droit à des roulements d'yeux ou à des fins de conversation polies. Faîtes donc le test avec un de ces amateurs de musique éclectique, sûr d'avoir parcouru le monde musical de fond en comble, ça vaut le coup. Ayant toujours eu plus de fascination pour le Rideau de Fer que pour les tours HLM-cages-à-lapin-made-in-Frônce productrices de beats bien médiocres, à l'image des bâtiments qu'ils décrivent, c'est donc tout naturellement que je me suis plus penché sur les sons issus des anciennes terres communistes que celui des "ghettos modernes".


  Dans ce voyage pour fuir la putride France moderne, son PAF, ses hauts fonctionnaires, ses rebuts plus ou moins assumés et entretenus, son culte de la grande surface, et sa soumission plus ou moins voulue aux forces étrangères, l'Allemagne a été la première étape. Mais une fois franchie la porte de l'Est, il était temps d'aller voir plus loin, toujours plus près de Moscou. Une des plus belles trouvailles sur ce chemin fut sans doute ce groupe hongrois qui fait amplement jeu égal avec les Américains si prisés par les médias dits généralistes. Son histoire commence peu après le départ des derniers contingents soviétiques, quand trois jeunes commencèrent à enregistrer sur cassettes un punk rock juvénile mais pas inintéressant, avant d'étoffer a fur et à mesure des sorties d"album leur son et leurs compétences techniques. Et ce jusqu'à devenir au début du XXIè siècle un incontournable pour la culture rock hongroise. Depuis leur premier album  de 1995, 'Jézusnak volt-e szakálla?', et son approche très frustre et amateur digne d'un Green Day du pauvre version Danube, mais aussi suite à quelques heureux changements de line-up, le trio hongrois n'a en effet jamais cesser d'oser évoluer et d'ainsi repousser le punk rock dans ses derniers retranchements musicaux. Allant de temps à autre fouiller dans des registres éloignés mais toujours soucieux de faire quelque chose délibérément musical, de nerveux, parfois empli d'émotions ou de critique sociale, Alvin et ses deux comparses ont à mon sens atteint leur pinacle créatif avec cet album. 


  Résolument bubble-gum dans sa forme, leur style de jeu n'en exclut pas pour autant des envolées efficaces et célères ou a contrario des breaks plus déchirés empruntant à des formations bien plus hardcore. Les morceaux sont pour la plupart non-linéaires et évitent subtilement les constructions strophe/refrain, certes sympathiques mais vite barbantes. Un travail de fond qui se retrouve également dans les lignes de guitare ou de basse elles-aussi simples mais fournies, instillant des ambiances réellement intéressantes et toujours dans un entre-deux sentimental doux-amer appréciable ( 'Elbaszott szerelem' et 'Az év dolgozója', 'Pont olyan mint én'  particulièrement). Se démarquant clairement de ce que l'on appelle communément pop-punk,  on trouvera de discrets ajouts qui feront tout le sel de ce genre de productions, les éloignant des standards mainstream occidentaux chiants, un peu à l'image de ce que certains groupes japonais font de manière totalement mercantile sous le nom de J-rock, J-pop, J-j'men bat les couilles ou que sais-je. Sauf qu'ici c'est mieux, puisque celà ne servira pas d'opening pour une quelconque merde animée.
  Enfin il convient de parler de la technique du batteur, Figula Gergő dit  Görgő, malheureusement plus de la partie après 2009. A proprement parler incroyable pour un batteur de punk son style complexe, rageux et versatile renvoit tous les El Hefe, tous les Barker au tapis. Capable de fournir des rythmes à tiroir complexes mais s'en jamais être ostentatoire, il fournit là un travail remarquable tant sur les parties lentes, sur le D-beat ou sur les cassures rythmiques. Rien que pour lui l'album vaut la peine d'être écouté avec attention une fois ! Vous l'aurez compris les Hongrois ne se laissent pas aller à la facilité et sous une apparente accessibilité, un aspect gentiment juvénile, on trouve bien plus de technicité et de finesse dans cet album que ce à quoi pouvait s'attendre.

  Au niveau du chant, le bien-nommé Alvin impose sa marque sur chacun des morceaux, dans un phrasé simple mais maîtrisé, un peu comme un Fat Mike qui ne pleurnicherait plus et qui aurait pris des cours de vrai chant pour les refrains. Déblatérant de (très) longs textes et les faisant vivre sur toute leur durée, Alvin est l'âme du groupe depuis ses débuts mais il est comme à l'accoutumée bien secondé par la bassiste Viki qui n'utilise sur l'album présent sa voix en solo qu'avec une extrême parcimonie. On la retrouvera donc plus  qu'auparavant en seconde voix ou dans les chœurs. Ceux-ci sont par ailleurs bien exécutés et viennent parfois évoquer des fantômes de chant collectivistes komsomlesques des plus saisissants ('A végén majd meghajlunk', 'A benned rejlő jóság'). Quant aux paroles vous pardonnerez mon manque d'esprit d'analyse, ne parlant que très mal hongrois. Cependant celles-ci sont bien plus fouillées et riches que ce à quoi les anglophones nous ont habitué semblerait-il. Versant autant dans la mélancolie, les histoires d'amour un peu tristes et contrariées mais aussi en filigrane dans la rébellion froide vis-à-vis du "monde actuel", elles sont en adéquation avec le reste et ne contiennent donc à ma connaissance aucune déviation particulièrement craignos. 

Au final, cet album est d'une très haute facture pour qui ne récuse pas le pop-punk complètement et n'a pas peur de se donner ses oreilles en pâture à une langue "mineure". Si dans le cas présent l'affect lié aux textes ne peut pas fonctionner a priori aussi bien qu'avec les langues plus vernaculaires de la Mitteleuropa, il n'empêche que la grande maîtrise de la technique et de la mélodie fait de cet objet quelque chose au-dessus du lot. 





Recommandé plus particulièrement :
- 'A végén majd meghajlunk'
- 'llúzió'
- 'Elbaszott szerelem'
- 'Az év dolgozója'
- 'A hattyúk taván', le morceau le plus Alvin sur les 11

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