jeudi 28 août 2014

SPECTRE - LAIBACH

(2014)


  "Un spectre hante l'Europe." Je ne vous la fait pas, si vous vous intéressez assez à Laibach pour échouer ici, vous savez d'où sort cette phrase donnant ô combien le ton de cet album. Un album qui divise la critique, tout comme dans un autre registre le dernier Wizo, et ne fait l'unanimité nulle part. J'avoue être moi même être assez partagé à son égard, et vous ne pourrez pas lire une de mes diatribes anarcho-ploutocrate habituelles ici. Pourquoi ?

  Tout d'abord parce qu'on ne se débarrasse pas du passé aussi facilement. Laibach est d'ailleurs très bien placé pour le savoir puisque le collectif se jouait jusqu'à présent avec délice des grands courants culturels occidentaux ayant marqué le XXè siècle (classicisme rétrograde assumé, approches socialisante ou national-socialisante du monde et pop culture bubblegum produite en masse par l'Oncle Sam/la perfide Albion, cette pop culture présentée comme si inoffensive et si normale par les medias généralistes). Oui, Laibach proposait une musique qui se voulait un chouia plus intelligente que le reste du catalogue grand public, parfois au risque de se confondre dans le ridicule. Leurs albums des années 80 et plus tard 'W.A.T.' allaient dans ce sens, mais le constat amer est toujours le même : le monde change, les utopies et les valeurs de hier s'effacent doucement laissant la place à quelque chose d'autre, quelque chose d'assez dégueulasse et verrouillé d'ailleurs. Après un repli sur le passé avec 'Volk' attaché aux histoires nationales et le plutôt mauvais 'KDF', Laibach se réinvente une nouvelle fois et décide d'affronter le présent dans ce qu'il a de plus fade. C'est ainsi que l'étendard du NSK va pour la première fois parler franchement, parler aux masses consuméristes et leur décrire les spectres qui parcourent nos vies. Bien malgré nous, parfois.

  Musicalement celà se traduit par un constat terrible et porteur d'espérances à la fois : Laibach n'a jamais été aussi accessible, les Slovènes n'ont jamais été aussi pop. Certes on retrouve quelques traces de-ci de-là de l'indus le plus pur de jadis, mais elle ne sont que des reliques au milieu de quelque chose de nettement plus électro et mainstream le plus clair du temps. Ainsi se retrouve-t-on avec un disque présentant quelque chose d'assez similaire à ce que les grosses pointures américaines nous sortent depuis 'The Fame', le côté r'n'b/ragga en moins heureusement. Flirter avec les productions à large audiences ('Iron Sky') a laissé des traces, comme en témoignent ces brefs moments de dubstep ou ces ambiances retro bien actuelles venant se mêler à la matrice NSK. L'ensemble est certes hétérogène mais reste agréable à suivre et certains morceaux sont très bons. Presque dansants, assez aériens mais porteurs encore d'une certaine force et d'un certain sens du dramatique, ils peuvent à l'occasion se montrer glaçants et inquiétants à l'image d' 'Eurovision' ou 'Americana' voire même très mécanique dans le cas de 'Bossanova'.

 Au niveau du chant Milan Fras est moins guttural et plus en retrait qu'à l'accoutumée, laissant la part belle à la chanteuse Mina Špiler, qui loin de se cantonner à un rôle de distributeur de suaves mélodies se montre le plus clair du temps tout aussi distante et froide que son alter-ego masculin, dispensant un chant fantomatique ou envolé. Les deux artistes se complètent bien sur l'album et leur alternance viendra briser toute tentation de monotonie, permettant au collectif de toucher à de nouvelles nuances. Ce jeu permanent aide à faire vivre des textes pour une fois directs et loin des prophéties yougo-sybillines que l'on pouvait légitimement attendre. Passé le morceau d'introduction pervesement insipide, 'The Whistleblowers', les choses sérieuses reprennent. Le groupe expose pour la première fois ses vues de façon claire. Il y a bel et bien un spectre de malaise qui hante l'Europe et ses visages sont multiples : soumission aux intérêts américains, politiquement correct harassant et aussi bandant qu'un rayon yaourt d'hypermarché, complaisance vis-à-vis du poison islamique, Laibach met les pieds dans le plat à nouveau avec un discours autrefois marginal devenant aujourd'hui lui aussi de plus en plus mainstream.
   Même si on note un petite baisse de régime parfois (la référence à Occupy Wall Street desservant notamment affreusement 'No history') ou des passages un peu trop faciles sur 'Resistance is futile' paraphrasant carrément les Borgs de Star Trek, Laibach ne démérite pas et nous sert des hymnes à la résistance, à la désobéissance et au changement radical du monde. Le changement c'est maintenant, si seulement on commence à se bouger le cul ! Il n'est jamais trop tard, et Laibach a cessé de nous interroger sur notre identité d'Européens, ils nous adressent plus que de sombres poèmes. Face aux menaces concrètes, il est temps de passer à l'action sans rien oublier de notre passé. Le spectre qui hante l'Europe, cela peut aussi être nous si on s'en donne les moyens.

   Au final, Laibach nous offre un album qui a des tripes, définitivement. Allant s'inspirer de toute l'electronica ambiante des vendeurs de pop aseptisée (vous savez, ceux qui avant 2008 foutait des ersatzs de r'n'b à toutes les sauces) mais conservant encore pour l'essentiel leur intégrité. Les Slovènes osent faire de la pop, certes à relents industriels, mais surtout ne prenant pas de gants avec la philosophie de supermarché dominante dans les cercles bons tons d'Occident (vous savez, ceux qui mènent des nations entières au gouffre, pensant naïvement bien faire). Un beau chant de Cassandre pour l'Ouest dans l'ensemble qui j'espère fera réfléchir une certaine jeunesse absolument débilissime.





Recommandé :
- 'Eurovision', Europe is falling apart
- 'Koran', juste magnifique description des choses
- 'Walk with me'
- 'No history'



Note : l'album présente quatre pistes bonus y compris une reprise de Gainsbourg dont je n'ai pas tenu compte pour écrire cet article, puisque ce sont des bonus.

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