dimanche 18 août 2013

W.A.T. - LAIBACH

(2003)


  W.A.T. n'est pas un album comme un autre selon moi. Il n'est pas divertissant, comme le déclame lui-même Milan Fras. Sa nature n'est pas tant de choquer, que de pousser à se positionner sur le champ de bataille en puissance qu'est toujours notre bonne vieille Europe. Qui sommes nous, que voulons nous ? Voilà les questions que ce disque soulève.
Il existe pléthores de critiques et chroniques sur cet album, Laibach ayant depuis bien longtemps percé dans les milieux des musiques jugées comme extrêmes,  et devenant un objet de fascination exotique pour Hollywood, mais je voulais depuis un bon moment vous livrer la mienne.

  En tant que brève mise en abîme, disons simplement que Laibach est une formation atypique, dénotant avec le reste de ce que l'on peut trouver facilement. Une des rares machines à disque à entretenir une vision véritablement artistique, dans la continuité de la tradition européènne du XIXè siècle. Ces Slovènes, élevés dans la Yougoslavie communiste, se sont depuis leurs premiers faits d'armes dans les années 80 taillé une réputation internationale, bien plus à cause de leur esthétique puisant essentiellement dans les grands courants de pensée européens du XXè siècle, le socialisme, le fascisme et le classicisme, que pour leur musique pourtant réfléchie en règle générale (même si la drogue peut expliquer quelques pistes dans leur discographie). Selon moi qui n'ait pas l'occasion de trop écouter de bonne musique industrielle, ce sont les papes du genre ni plus, ni moins. Et de tous leurs albums, c'est celui-ci qui est le plus abouti (surtout quand on voit Volk et Kunst der Fugue).

  Si l'on s'en tient uniquement à l'aspect musical, on est frappé par deux choses : un retour aux anciennes recettes et un minimalisme à faire peur. Hormis les pistes typées techno-tuning-militaro-industriel comme 'Tanz mit Laibach' ou 'Achtung!' qui sont clairement des pistes d'accroche pour le profane, on retrouve des ambiances sombres et machinales réfléchies propres à la meilleure période du groupe. Les percussions sont au centre de cette musique aride, et le jeu des différents instrumentistes produit à merveille, ce sentiment de chaîne d'usines, des plus dur à reproduire seul. L'ensemble est quasiment toujours agrémenté d'effets électroniques discrets mais efficaces,  et de lignes simples de basses électroniques flirtant avec la trance (autrement dit le gros inconnu pour moi). Le son pourra sembler difficile d'accès car trop dur, trop froid, trop étrange mais c'est la radicalité et la sécheresse volontaire qui font de W.A.T. un album auquel on repensera, même loin de toute technologie permettant son écoute.
Laibach n'a par ailleurs pas non plus abandonné une autre de ses spécialités, les pistes de type bande-son, avec les magnifiques et terrifiantes 'Mashina B' ou 'W.A.T.'.

  Au niveau du "chant" soyons clair, le hasard n'a pas l'air d'avoir joué un rôle quelconque. Les déclamations mécaniques de Fras, le disputent aux chœurs parcimonieux menés à la fois par les deux joueuses de percussions et le reste de la vieille garde. Fras est le fil conducteur de l'ensemble et sa voix relie les morceaux l'un à l'autre, presque sans émotions. Cette voix gutturale, caverneuse, est celle d'un narrateur, qui ne s'implique que peu dans le contenu du texte. Le reste du groupe quand il officie au chant va a contrario  insuffler l'émotion aux morceaux, la gravité ou le sentiment épique en premier lieu.
  Les textes sont la plupart du temps en anglais, lingua franca moderne oblige, mais les vieux démons des années passées en Allemagne de l'Ouest, de la Slovénie et de la provoc à deux balles ne sont pas bien loin puisqu'on retrouve avec plaisir des textes en allemand et un en slovène. Le choix des langues ne parait pas non plus opportun, ils participent pleinement à l'ambiance des morceaux et surtout révèle des sensibilités différentes que seule la personne faisant un minimum de recherche pourra toucher de près.

  Car ce qui fait vraiment l'intérêt de cet album sur le très long terme, ce sont bien les textes. La musique sert la propagande du NSK à très bon escient et nous passe un message des plus ambigus. Il ne faut pas perdre de vue que l'album est sorti dans la foulée de la guerre en Irak de 2003, et est le fait d'un groupe slave nourri au marxisme constamment accusé de fascisme au cours de sa carrière. Les thèmes abordés le sont à la manière classique de Laibach, c'est-à-dire de façon nébuleuse, et touchent essentiellement à la géopolitique, la violence, le mal et l'anéantissement. Le collectif se joue comme à son habitude des notions opposées (bien/mal, christianisme/satanisme, Est/Ouest, totalitarisme/démocratie) sans que l'on perce réellement le fond de leur pensée. A la manière des communistes certains textes se présentent comme une analyse historique, d'autres comme un manifeste, les deux se rejoignant parfois dans les méandres des mots. Si la facilité et l'auto-parodie semblent l'emporter par moments ('Tanz mit Laibach'), on trouvera des textes plus pointus loin de l'impression de lire un de ses petits mots pseudo-philosophiques cachés dans les biscuits chinois. Ainsi les démons de l'Ouest sont étalés au grand jour par ceux de l'Est. Peur des immigrés moyen-orientaux, quoi qu'ils en disent dans leurs interviews avec 'Now you will pay', haine et rejet sur 'Anti-semitism', dépendance au pétrole et ses guerres sur 'The great divide'. Le tout au côté d'une volonté manifeste de s'afficher comme une alternative européenne effrayante pour le mainstream. La porte ouverte à la prise de tête métaphysico-politique comme on aime.

  Au final, un des rares albums vraiment intelligents que j'ai pu écouter dans ma vie, un monument du zeitgeist des années Bush s'estompant déjà, mais dont les leçons pour l'avenir n'ont jamais été aussi vraies. Pour moi, un des meilleurs de la décennie.





Recommandé : globalement tout l'album mais avec les années mes morceaux favoris sont :

- 'Ende', le crépuscule de toute vie
- 'B Mashina', reprise d'un groupe pop rock slovène (!)
- 'W.A.T.' au texte éminemment puissant, la marche de notre civilisation
- 'The Great divide' où se mêlent les plaies du monde moderne : guerre, pétrole, intolérance monothéiste à barbe
- 'Now you will pay' pour son côte très sec et "violent"
- 'Anti-semitism' pour son côté sans vie à faire peur


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