vendredi 5 juillet 2013

PREDATOR - MARJINAL

(2005)


   Après moults hésitations je crois qu'on va vivre un moment historique, une des premières chroniques francophones à propos d'un skeud indonésien. Youhou !
Mais avant ça, un rappel des faits.

   L’Indonésie est un pays qui a connu ses premières élections libres en 1999, qui a été auparavant une dictature militaire, avec une forte tendance à l'islamisation de sa société depuis les années 90, suite à une influence grandissante des capitaux en provenance d'Arabie Saoudite notamment. Mais c'est également un pays asiatique avant tout, avec ce que ça a longtemps signifié : grosse population bien servile, illettrée, et surtout super pauvre. Les Indonésiens comme les autres nations de la région ont vécu dans une peur panique des communistes chinois, vietnamiens, khmers et locaux durant bien des années, et ont largement absorbé parfois sans bien réfléchir des centaines d'objets made-in-Western World, y compris des films et des CDs tous genres confondus, revers de la médaille de l'alliance avec l'Ouest.
   Je ne sais pas si vous avez déjà été dans un marché dans ce genre de pays. C'est parfois sale, souvent bizarre, rempli d'objets semblant venir de nulle part. Ainsi, votre serviteur a trouvé sur ce genre de marché à sa grande surprise la disco complète de The Exploited et Napalm Death, version pirate, au milieu des chanteurs de pop locale et des préchis-prechas bouddhiques et islamiques. Une impression de 4è dimension m'a un temps saisi, je l'avoue.

   Pas si étonnant donc que des gens se tournent vers le punk là-bas (et en général on fout dans le même sac tout ce qui est metal à tête de mort en bonus). Tous les ingrédients sont là : occidentalisation des biens de consommation, oppression politique et religieuse, pauvreté, gamins laissés à eux-mêmes, ainsi qu'un manque d'intérêt généralisé pour le hip-hop (oui, oui, petit Français dur à croire, je sais).
   Si j'ai à peu près cherché toutes les merdes punkoides ou rock de la Terre dans mes jeunes années, les productions indonésiennes tout en m'intriguant m'avait toujours l'air...  pourries à côté du reste. Mais je les ai toujours trouvé intriguants, ces Indonésiens. Parce que c'est quand même un signe d'espoir pour l'avenir que des jeunes choisissent d'écouter les Sex Pistols et même Crass (!) en plus des groupes dans leur langue, dans un pays où le cadre de pensée du pouvoir est franchement craignos.
   Et à force, un nom a fini par émerger, un nom que je pouvais comprendre et qui voulait tout dire : Marjinal. Tout un programme. Ils sont originaires de Jakarta, une ville cosmopolite à la population supérieure à Paris et où le contrôle des moeurs est moins strict qu'ailleurs dans le pays. La formation est une des plus anciennes et réputées au niveau national, ayant joué dans des festivals de taille, dont les standards sont repris notamment des médiatisés punks de Aceh, alias Sharialand.
   Bref, c'est un peu les NOFX du coin, avec eux aussi une longue histoire et sans doute des changements de line-up au cours de leur histoire.

  Après cette intro, passons au concret, à savoir la musique.
Déjà première chose : c'est brouillon, ça sent le manque de thune. On a droit à un double CD ou plutôt double K7 -ça ramène en arrière, hein- avec 24 titres de qualités d'enregistrement très variables. Il s'agit là semble-t-il d'un recueil de chansons issues de leurs albums précédents. On passe ainsi du studio au "fait-maison que même dans ma cave  j'avais un meilleur son". La palme revenant à  'Cinta Pembodohan (part 2)' qui est du niveau d'un groupe de crust moisi. Mais passons, on s'en doutait, les studios avec du matos à 20.000e ne leur ouvrant sans doute pas les portes.

   Hormis l'étrange 'Buruh Migran' et quelques résurgences, on a peu d'influences de la musique traditionnelle de la région. Si vous rêviez d'un Chtonic version punk, c'est raté, le mot d'ordre restant la disto "dans la tronche".
Musicalement, on a droit à un jeu très influencé par le son US des 90s, et le plus ancien son british voire européen, émaillé de réguliers solis de guitares, sans toutefois de folies techniques de la part des autres instrumentistes. C'est carré, pas si simple que l'on pouvait le craindre malgré des structures peu ambitieuses. Si les influences sont nettes et manifestes, il n'en demeure pas moins que les compos sont originales et ne sentent pas la redite, en ce sens que l'on pas l'impression d'écouter l'album secret des UK Subs pressé à Jakarta.
 
  Cependant passées les premières écoutes, difficile de ne retenir plus qu'un ou deux morceaux au milieu de ce déferlement de riffs catchys et mélodiques. Mais soyons justes, ce "reproche" tient autant pour la centaine de groupes Oi-punk qui sillonne l'Europe.
Parfois nos compères se lâchent et vont aller flirter avec l'acoustique, le rock à pépé et le reggae. Sans chichis, 'Kereta api kelas ekonomi' offrant des visions à mi-chemin entre Chantal Goya, le générique de Dragon Ball Z et The Professionals. Ou 'Luka Kita' se tournant vers la power-pop andaloue si celà existe.

  Au niveau des textes, bien évidemment la plupart du temps c'est en indonésien, et donc je n'ai absolument aucune idée de leurs profondeurs philosophiques. Mais quelques essais pour le moins approximatifs avec Google Trad m'ont confirmé que c'était bien du punk standard : anti-gouvernement pour l'essentiel et critiques sociétales en substance.

  Au niveau du chant, on notera tout d'abord, une grande variété d'intervenants entre les différents morceaux. On aura ainsi la grosse voix glaireuse masculine typée street-punk, des back-vocals moins emplis de testostérone et de cigarettes, mais aussi des choeurs féminins plutôt doux et agréables à l'écoute. L'impression de collectivité prime ici, et on a envie de croire que les morceaux ont été enregistré à la fin d'un concert, quand tout le monde chante ensemble lors de sing-alongs efficaces.
Summum du classe, un mec bourré est en guest sur  'Globalisasi' si ça vous intéresse.
On aura de même droit au bon vieux Oi! Oi! obligatoire de circonstance ou des incartades impromptues et involontairement comiques genre "pono pono" par une voix de gamine complétement éclatée. Mais en règle générale, c'est entraînant, plutôt festif, et mélodique. Plein de vie, quoi.

  Au final, ce disque est une des preuves que même dans les pays un peu borderline de la planète, il reste de l'espoir. C'est une expérience plutôt étrange également, comme lorsque l'on découvre quelque chose qui ne nous regarde pas vraiment, de lever le voile sur une prise de position et de risques passionnée, qui ne nous touche pas directement. Car enfin, celà nous remet à notre place de petits Blancs (et Bountys lol) tranquillement assis à se plaindre sur les forums, alors que c'est plus la misère encore ailleurs pour le moment.






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